On imagine souvent l'orgueilleux comme cette personne qui parade, qui coupe la parole, qui n'écoute pas, qui se croit au-dessus. Ce portrait existe. Mais il masque une réalité plus troublante : derrière la plupart des comportements d'orgueil, on trouve non pas de la force, mais une blessure ancienne. L'orgueil n'est pas d'abord un excès de confiance. C'est très souvent un masque, mis en place très tôt, pour protéger un cœur qui ne s'est jamais senti aimé sans conditions.
L'orgueil qui se croit au-dessus
C'est la forme la plus visible. Cette personne pense avoir toujours raison. Elle a du mal à écouter, elle coupe la parole, elle ramène chaque conversation à ses réalisations, elle juge sévèrement ceux qui pensent autrement. On la perçoit comme dure, sûre d'elle, parfois arrogante (Restaurer l'âme blessée, p. 95-96).
Ce qu'on voit moins, c'est ce qu'il y a en dessous. Le besoin constant de se placer au-dessus vient rarement d'une abondance intérieure. Il vient plus souvent d'un enfant qui n'a pas été assez encouragé, ou qui l'a été à l'excès de manière conditionnelle (« tu es bien seulement quand tu réussis »). Devenu adulte, cet enfant continue de vouloir prouver, prouver, prouver — parce qu'au fond il n'est jamais sûr d'avoir le droit d'exister sans ses trophées.
L'orgueil qui se croit en dessous
C'est la forme la plus trompeuse, celle qu'on ne reconnaît presque jamais pour ce qu'elle est. Cette personne se dévalorise en permanence, se met dans un rôle de victime, se compare constamment aux autres en position d'infériorité, refuse les compliments, s'excuse d'exister. On la voit et on pense : quelle humilité. C'est une erreur.
La fausse humilité est une autre forme d'orgueil (Restaurer l'âme blessée, p. 94). Elle occupe autant d'espace mental que la première ; simplement, elle le fait par le bas. La personne est encore centrée sur elle-même — sur son insuffisance, sur son échec, sur son incapacité. C'est un moyen de garder le contrôle : si je me rabaisse avant les autres, personne ne pourra vraiment me blesser.
Ce que le masque cache réellement
Sous l'orgueil, dans ses deux versions, on retrouve souvent les mêmes choses : une grande insécurité, une faible estime de soi, la peur d'être à nouveau blessé, un besoin d'approbation, la protection de l'image, un complexe d'infériorité qui date de bien avant l'âge adulte (Restaurer l'âme blessée, p. 103).
La Bible en parle avec une lucidité désarmante à propos du peuple hébreu au désert. Après avoir traversé la mer Rouge, ils continuent de se plaindre, de comparer, de regretter l'Égypte. Extérieurement libres, ils sont restés intérieurement esclaves. Leur passé était sorti du calendrier, mais pas de leur âme (Les blessures de l'âme et le temps, p. 77-78). L'orgueil fonctionne pareil : il maintient une posture extérieure — supérieure ou inférieure — pendant que la blessure ancienne, elle, continue à saigner en silence.
Reconnaître son propre masque
Voici quelques signes qui invitent à s'arrêter honnêtement.
- Vous avez du mal à recevoir un compliment ou, au contraire, vous en avez un besoin constant.
- Vous supportez mal les critiques, même bienveillantes, ou vous êtes vous-même très critique envers les autres.
- Vous vous comparez sans arrêt, en supérieur ou en inférieur.
- Vous avez du mal à demander de l'aide, à poser une vraie question, à reconnaître un tort.
- Vous êtes souvent en compétition, même quand personne ne vous met en compétition.
Cocher plusieurs cases ne fait pas de vous quelqu'un de mauvais. Cela indique qu'il y a, quelque part, un endroit à visiter.
Retirer le masque : ce que cela demande
La véritable humilité n'est pas l'auto-dévalorisation. C'est un rapport juste à soi-même. Se voir tel que Dieu nous voit — ni plus, ni moins. Paul l'écrit aux Romains, dans une communauté traversée par les rivalités : « Que chacun n'ait pas de lui-même une trop haute opinion, mais qu'il ait des sentiments modestes, selon la mesure de foi que Dieu a départie à chacun » (Romains 12.3). Cette phrase ne demande pas de se mépriser. Elle demande de s'ajuster à la réalité.
Trois gestes concrets aident à retirer le masque.
- Nommer ce qu'il y a en dessous. Devant Dieu, écrivez : « Ce comportement — cette manière de couper la parole, cette dévalorisation constante, ce besoin d'être toujours le premier ou toujours le dernier — protège quoi en moi ? »
- Renoncer à se justifier. Chaque fois qu'une critique arrive et que la défense automatique se met en marche, essayez, une fois, de ne rien répondre. De simplement écouter. Vous découvrirez très vite que ce silence vous coûte plus qu'une réplique.
- Demander de l'aide. Un accompagnement en relation d'aide, un thérapeute, ou une personne mûre spirituellement peuvent poser sur votre histoire un regard que vous n'arriverez pas à poser vous-même.
Ce qui se passe une fois le masque déposé
Il y a un soulagement particulier à cesser de tout tenir. On dort mieux. Les relations s'apaisent. On commence à écouter réellement les autres, parce qu'on n'est plus obligé de se défendre à chaque phrase. Et surtout, la place laissée par le masque n'est pas un vide : elle est occupée par quelque chose de plus vrai, de plus paisible, de plus solide. Dieu ne s'oppose pas aux personnes vulnérables ; il s'oppose au masque, parce que le masque l'empêche d'entrer ( Jacques 4.6). Une âme qui accepte de se laisser voir peut enfin être soignée.
Le vrai courage, ce n'est pas de tenir la tête haute. C'est d'oser être connu.