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Le temps seul ne guérit pas : sortir du passé et de l'inquiétude pour vivre dans le présent

Il y a cette phrase que l'on entend souvent, dite avec bienveillance : « Laisse faire, le temps guérit tout. » Elle est réconfortante, mais elle est trompeuse. Certaines personnes portent depuis dix, vingt, trente ans une blessure que le temps n'a pas refermée. Le calendrier a changé, mais la douleur, elle, revient — parfois violemment — à la moindre odeur, à la moindre parole, à la moindre situation qui rappelle l'ancienne scène. Ce n'est pas parce qu'elles manquent de foi ou de volonté. C'est parce que le temps, à lui seul, ne guérit pas. Ce qui guérit, c'est la manière dont on habite ce temps.

Deux façons très différentes de vivre le temps

Les Grecs anciens distinguaient deux mots là où le français n'en a qu'un : chronos et kairos. Le chronos, c'est le temps qui passe, celui qu'on mesure en heures, en années, en anniversaires. Il est linéaire, il se déroule comme un fil. Le kairos, lui, désigne autre chose : le moment opportun, l'instant où quelque chose peut se passer, le maintenant chargé de sens (Les blessures de l'âme et le temps, p. 73-75).

La différence n'est pas philosophique. Elle est vitale. Une âme blessée peut vivre trente ans de chronos sans jamais rencontrer un kairos de guérison, simplement parce qu'elle ne se tient jamais dans le présent. Elle est ailleurs : soit dans un passé qu'elle rejoue, soit dans un futur qu'elle redoute. Or c'est dans le présent que la restauration se joue.

Vivre dans le passé : quand la mémoire devient une prison

Le passé n'est pas un ennemi. Il est même utile : il nous apprend, il nous permet de reconnaître les schémas, il nourrit la reconnaissance envers Dieu pour le chemin parcouru. Le problème n'est pas d'aller y jeter un regard, c'est d'y demeurer.

Certaines personnes traînent leur passé comme un boulet. Des dossiers restés ouverts — une trahison, une injustice, un deuil mal traversé — polluent le présent parce qu'elles n'ont jamais accepté de les refermer (Les blessures de l'âme et le temps, p. 77). Chaque odeur, chaque son, chaque phrase entendue rouvre le tiroir. La personne quitte l'instant présent et retourne dans la scène ancienne. C'est là que se logent la colère, l'amertume, l'incompréhension.

L'histoire du paralytique à la piscine de Béthesda est saisissante à ce sujet. Jésus lui pose une question simple : « Veux-tu être guéri ? » ( Jean 5.6). Cet homme aurait pu répondre « oui », ici, maintenant. Mais il repart dans son passé : depuis trente-huit ans, personne ne me met dans l'eau à temps. Il explique son présent par le passé, au lieu d'accueillir ce que Jésus lui propose dans l'instant (Les blessures de l'âme et le temps, p. 90). Combien de fois faisons-nous exactement pareil ?

Vivre dans le futur : quand l'inquiétude vole le présent

L'autre fuite est symétrique. Certaines personnes ne vivent pas dans le passé, elles vivent dans le futur. Elles anticipent, elles calculent, elles s'inquiètent. Elles espèrent qu'un jour, plus tard, quand les choses iront mieux, elles pourront enfin respirer. Cette attente peut durer toute une vie.

Jésus a mis en garde contre cette dérive avec une douceur remarquable : « Ne vous inquiétez pas du lendemain ; le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Matthieu 6.34). Cette parole s'adresse à des personnes ordinaires, qui se demandaient ce qu'elles allaient manger et de quoi elles se vêtiraient — pas à des mystiques. Elle rappelle que planifier n'est pas s'inquiéter. Planifier, c'est semer dans le présent ce que l'on souhaite récolter demain. S'inquiéter, c'est déplacer sa vie dans un futur incertain et perdre la traction du maintenant (Les blessures de l'âme et le temps, p. 95-96).

Le présent, ce lieu où quelque chose peut arriver

Dieu se présente à Moïse par un nom au présent : « Je suis. » Pas « je fus », pas « je serai un jour ». Il est maintenant (Exode 3.14). Cette précision n'est pas anodine. Elle indique que la guérison, la libération, la paix ne se trouvent ni en amont ni en aval — elles se trouvent ici, dans l'instant où l'on ose enfin s'arrêter (Les blessures de l'âme et le temps, p. 101).

Habiter le présent, c'est reconnaître que la vie de Dieu ne peut pas atteindre quelqu'un qui a l'esprit constamment ailleurs. C'est cesser de fuir. C'est ouvrir la main sur ce qu'on a essayé de retenir ou d'anticiper, et redevenir disponible à ce qui se passe maintenant, dans ce corps, dans cette pièce, dans cette respiration.

Un exercice concret pour revenir au présent

Quand la scène ancienne remonte ou que l'inquiétude s'installe, essayez cette pratique très simple, à faire assis, quelques minutes.

  • Nommez ce qui vous traverse : « je repense à… », ou « je m'inquiète de… ». Ne cherchez pas à le chasser.
  • Revenez au corps : sentez vos pieds au sol, votre dos sur le siège, votre respiration.
  • Regardez concrètement autour de vous : cinq objets que vous pouvez voir, trois sons que vous entendez.
  • Dites une phrase courte, sincère : « Seigneur, je suis ici. Je ne suis pas hier, je ne suis pas demain. Je suis ici, avec toi. »

Ce n'est pas une technique de relaxation. C'est un choix intérieur, à refaire souvent, pour se réinstaller dans le seul endroit où la restauration est possible.

Une invitation, pas une performance

Revenir au présent n'est pas une performance spirituelle. Certains jours, le passé reviendra. Certaines nuits, le futur fera peur. Ce n'est pas grave. Ce qui compte, c'est la direction : apprendre, doucement, à habiter maintenant. C'est là que se trouvent la parole du Saint-Esprit, la paix qui dépasse toute intelligence, et cette étrange force qui ne vient pas de nous. Le temps ne guérit pas tout seul. Mais le présent, lui, peut devenir le lieu d'une véritable rencontre.